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Éditions Trahir : Usages d’un monde, de Robert Hébert





Traduire Deleuze, trahir Deleuze

Pour parler de la traduction, les Italiens emploient l’expression « traduttore, traditore : traducteur, traître ». La traduction a toujours eu dans son fond un peu de trahison en elle : c’est utiliser la voix d’un autre pour faire parler un auteur dans une langue qui n’est pas la sienne, un peu à la manière du prophète qui parle pour Dieu : pas du tout à sa place, ni en son nom, ni même en sa direction, mais dans un devenir, une fuite active, comme l’écrivain, dit Deleuze, écrit toujours pour les animaux qui meurent. Dans « De la supériorité de la littérature anglaise-américaine », texte tiré de Dialogues avec Claire Parnet (Flammarion, 1996), Deleuze conjuguait déjà trahison et prophétisme :

    Il y a toujours de la trahison dans une ligne de fuite. Pas tricher la manière d’un homme d’ordre qui ménage son avenir, mais trahir la façon d’un homme simple qui n’a plus de passé ni de futur. On trahit les puissances fixes qui veulent nous retenir, les puissances établies de la terre. (p. 52)
De même pour le prophète :
    Le prophète se reconnaît à ceci, qu’il prend la direction opposée à celle que Dieu lui ordonne et par là réalise le commandement de Dieu mieux que s’il avait obéi. Traître, il a pris le mal sur lui. (ibidem)
La revue Multitudes a offert un beau numéro sur le sujet, dans lequel on retrouve une section bien nommée mineure : « Traduire Deleuze ». Ce dossier rassemble des textes sur la traduction de Deleuze en japonais (par Kuniichi Uno), en russe (par Sergueï Fokine), en grec (par Mihalis Matsas) et en turc (par Ali Akay). Dans la présentation de ce numéro, Louise Burchill et Jehanne Dautrey remarquent le problème suivant : « C’est pourquoi traduire Deleuze, ce n’est pas appliquer à sa philosophie une compétence de traduction préétablie mais c’est forcément rencontrer la problématisation de la traduction telle qu’elle s’inscrit dans la pensée de Deleuze - non pas comme théorie de la traduction, mais comme pratique de la torsion de la langue. » (Multitudes, no 29, été 2007, p. 152) Ainsi, l’exigence est moins de trouver une « théorie » de la traduction chez Deleuze que d’expérimenter la traduction à partir de lui : expérimenter des traductions, créer avec elles des problèmes philosophiques ; peut-être à travers la trahison, peut-être à travers le prophétisme. La présente thématique veut faire entendre ces traducteurs qui ont pris le mal sur eux-mêmes. Les études deleuziennes doivent se soucier de ces paroles pour Deleuze qui, en le répétant, le diffère, en se l’appropriant, le perd, en le trahissant, le traduit.

La thématique « Traduire Deleuze, trahir Deleuze » se veut une expérimentation sur la fabulation, sur le monde-cosmos, l’écriture, la parole ; elle se penchera sur les différents aspects de la traduction de et chez Deleuze (et pourquoi pas pour Deleuze), en lien avec ce peuple qui manque.

Sept textes sont maintenant disponibles :

  • Zsuzsa Baross, « The ‘Bastards’ of Deleuze », mars 2010.
  • Silvia Maglioni & Graeme Thomson, « This is night work. Meanderings around Facs of life », mars 2010.
  • M. Hadi, « Translation and greening! », mai 2010.
  • Sophie Salin, « La tâche du traducteur allemand des œuvres de Deleuze. Une activité génératrice de simulacres et de plaisir ? », juillet 2010.
  • Julia Hölzl, « Dé-signer Deleuze », juillet 2010.
  • Anna Helle, « To minorize a language. Translating Deleuze from French to Finnish », août 2010.
  • Antoaneta Koleva, « Translating – discovering or inventing? Deleuze and Guattari in Bulgaria(n) », mai 2011.
  • Quatre traductions sont maintenant disponibles :

  • « Llenyddiaeth a Bywyd », traduction du texte « La littérature et la vie », tiré de Critique et clinique, par Mihangel Morgan.
  • « ’הקדמה למהדורה האמריקאית של ’ופילוסופיה », traduction du texte « Préface pour l’édition américaine de Nietzsche et la philosophie », tiré de Deux régimes de fous, par Sagi Cohen.
  • « زندگي همچون يك اثر هنری », traduction du texte « La vie comme œuvre d’art », tiré de Pourparlers (1972-1990), par M. Hadi.
  • « 译稿 德勒兹:柏拉图与幌相 », traduction du texte « Platon et le simulacre », tiré de Logique du sens, par Deng Gang.